« Mémoire, vérité et justice » : interroger les exigences de paix à l’épreuve de l’histoire argentine

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Cinquante ans après le coup d’État du 24 mars 1976 en Argentine, la conférence « Mémoire, vérité et justice : 50 ans après la dernière dictature en Argentine » a proposé une réflexion croisée sur les mécanismes de justice transitionnelle, les politiques de mémoire et les enjeux contemporains liés à la reconnaissance des crimes de masse. En interrogeant les liens entre mémoire, vérité et justice, cette rencontre s’inscrit pleinement dans les axes de la Chaire relatifs à l’identification des outils de pacification, au questionnement des exigences de paix et au devoir de mémoire. Elle rappelle combien la construction d’un avenir pacifié passe par la connaissance du passé, la reconnaissance des victimes et l’affirmation de garanties juridiques durables.

Le 24 mars prochain, sera célébrée la Journée nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice en Argentine. Cette date commémore le coup d’Etat de 1976 menant à une dictature de la junte militaire. Dans cette perspective, la Chaire Mémoire et avenir de la Paix a organisé une conférence intitulée “Mémoire vérité et justice: 50 ans après la dictature en Argentine”. Ce moment d’échange introduit par Madame Armelle Gossellin-Gorand professeure de droit privé à l’université de Caen Normandie, en présence de Madame Marina Franco, historienne argentine du Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Técnicas (CONICET), Madame Nadia Tahir, maitresse de conférences en études hispano-américaines à l’université de Caen Normandie, ainsi que Madame Eleonora Bottini, professeure de droit à Sciences Po Paris, a permis de découvrir ou d’approfondir la compréhension de cette longue période dictatoriale.

Nadia Tahir, Marina Franco et Eleonora Bottini

La dictature objet de la recherche (1976-1983) s’inscrit dans un cycle de plusieurs périodes de dictatures militaires. Initiée le 24 mars 1976 par un coup d’Etat, ce régime a suspendu le fonctionnement des institutions et a abouti à une répression forte, marquée par des disparitions, des tortures, des vols de bébés. Cette période de dictature prend fin dans un contexte marqué par les mouvements sociaux, la guerre des Malouines et les conflits au sein de l’appareil militaire.

La particularité de cette politique est le projet affilié qui était de reforger la société. En effet, le système de répression était planifié et centralisé et les premières personnes visées étaient les révolutionnaires puis les partisans de gauche.

Cette dictature constitue une rupture dans l’histoire de l’Argentine. Elle a modifié la structure de l’économie, engendré une société disciplinée mais aussi finalement, renforcé la culture des droits de l’homme dans le pays, en réaction. 

À la fin du régime, le président Raúl Ricardo Alfonsín met en place un processus de justice, vérité et mémoire. Cela débute par une recherche officielle pour connaître la vérité sur les disparus et répondre aux questions des familles. 

Ensuite, des procès judiciaires prennent place et les principaux militaires auteurs de la répression sont jugés, parfois condamnés à perpétuité. Toutefois, des grâces présidentielles sont prononcées et des lois d’impunités proclamées, entravant le processus de recherche de la vérité. Sont alors mis en place les “juicios por la verdad” par des avocats afin d’établir la vérité même sans jugement. La mobilisation sociale permet de mettre fin à ce système d’impunité et la politique de mémoire est mise en place. Ainsi, la recherche scientifique se développe, d’abord centrée sur le mécanisme de répression, puis gravite autour des questions relatives à la dictature.

Aujourd’hui, la place de la mémoire est de nouveau interrogée sous la présidence de Javier Milei, notamment à travers un discours “negacionisto” autour du passé dictatorial argentin. Si la dictature et la répression ne sont pas explicitement niées, elles sont relativisées et justifiées. Cette orientation se traduit par la suppression de financements destinés à la recherche et par la fermeture de structures commémoratives, dans le cadre d’une stratégie économique, qui affecte directement les politiques de mémoire.

A la suite de débats nourris, plusieurs sujets ont suscité la curiosité du public en particulier les causes de cette dictature, les moyens concrets employés de répression ainsi que les conséquences aujourd’hui ressenties par la population. A travers de nombreuses questions/ réponses, chacun a été à même de mieux comprendre cet épisode marquant pour l’Argentine.

Pour approfondir le sujet : Marina Franco et Claudia Feld, Crimes contre l’humanité à l’Esma, Anatomie d’un centre de détention clandestin en Argentine (1976-1983), Editions Anamosa, 2026.

Nous remercions chaleureusement les étudiants du Collège d’excellence de la Faculté de Droit pour leur contribution à la rédaction de cet article et pour la qualité de leur engagement dans les travaux de la Chaire.